dimanche 22 avril 2018

I shake it off

On peut aller à la piscine pour tout un tas de bonnes raisons allant d'un désir de remise en forme, de compétition, de jeux aquatiques divers. On peut y aller pour des raisons moins avouables où l'examen des structures porteuses de l'édifice fait concurrence à l'examen bien détaillé d'autres structures
élégantes.
Je le dis tout net : j'aime tous les plaisirs de la natation à la piscine.
Depuis le clip de Bronski Beat en 1984 où Jimmy Somerville fréquente la piscine pour d'autres raisons que la natation, j'ai compris un peu mieux qui j'étais. Je regardais avec envie à la fois le nageur filmé comme un Hockney populaire et le visage du chanteur s'autorisant cette joie simple. Oui, je n'étais pas seul.
Alors, chaque fois qu'une image de piscine me tombe sous les yeux, je pense à ces plaisirs particuliers, cette joie simple permise là et je replonge (oui...) dans ce souvenir émancipateur.
Alors, regardez :



Vous la reconnaissez ?
C'est la piscine de Biel ou Bienne et son Palais des Congrès dessinés par Max Schlup. Quelle merveille ! On aime autant la courbure inversée de son toit, les portiques de béton qui le retiennent, et l'érection de sa tour totalement sculpturale, presque trop maniérée. Quel objet architectural ! L'éditeur Kiosk AG ne nomme ni l'architecte ni son photographe. J'aimerais bien trouver une vue de l'intérieur qui doit être extrêmement particulier et spectaculaire. On s'amuse aussi d'un programme associant un Palais des Congrès et une piscine ! On imagine les intervenants, entre deux conférences, venant plonger, tête la première, dans le bassin pour se délasser d'une journée trop stressante, pour resserrer aussi les liens, s'offrir une activité simple où les compromis d'entreprises, les recherches variées laissent le pas à d'autres modes d'approches. Oui. La fonction des pédiluves serait à revoir.
Mais voyez-vous il m'aura fallu du temps pour rapprocher cette piscine avec ce dessin de toit si particulier avec une autre piscine pourtant proche de chez moi :





Nous sommes à Rouen au dessus de l'ile Lacroix et nous retrouvons bien cette forme particulière. Ici en butée tout le poids du toit est reporté sur un ensemble de colonnes au dessin pour lequel l'influence de Brasilia ne fait aucun doute. Rappelons-nous qu'une courbe dans ce sens demande pour la même portée bien moins d'effort mécanique que dans l'autre sens et permet donc d'alléger les points d'appui. Le souci étant dans ce cas de bien gérer l'évacuation des eaux de pluie et de la fonte de neige, le toit devant supporter tel un panier le poids au risque d'une déformation. La carte postale La Cigogne ne nomme pas l'architecte de cette piscine rouennaise que j'ai si peu fréquentée dans ma vie. Les rouennais en aiment le bassin découvert même en hiver. Je me souviens d'un bain, ainsi, la tête au froid, le corps au chaud et la sortie du bassin toujours vivifiante. Il me faudra y retourner.
Mais à quoi bon nous embêter avec de l'architecture ? À quoi bon continuer de croire que vous lisez cet article pour votre passion pour l'histoire de l'architecture du sport ? Et si on faisait exactement ce que nous aimons faire ?
Je vous propose donc pour vous en souvenir ou pour le découvrir le clip de Bronski Beat, Smalltown Boy, je vous propose le très réjouissant clip réalisé par les élèves de la Navy sur Shake it Off
de Taylor Swift. Comment dire la joie qu'il procure ?
Mais surtout, je voudrais vous proposer de voir le très beau film Plongeons de Axel Danielson et Maximilien Van Aertryck qui m'a fait pleurer à la première vision. Il s'agit d'une idée simple, filmer l'hésitation à sauter pour la première fois d'un plongeoir de 10 mètres de haut.Véritable métaphore de la vie, du travail artistique, chacun trouvant son mode de courage, de refus, d'hésitation. Chacun devant prendre une décision en argumentant celle-ci. La grande simplicité de l'idée et du film donne à ce moment particulier une force incroyable. Incroyable. Sans doute l'un des plus beaux films que j'aie vus.
http://www.formatcourt.com/2016/07/plongeons-de-axel-danielson-et-maximilien-van-aertryck-en-ligne/
Je dédicace cet article à Thomas Rayon, Élina Stoflique et Miguel Mazeri, ils comprendront sans doute pourquoi.
http://www.formatcourt.com/2016/07/plongeons-de-axel-danielson-et-maximilien-van-aertryck-en-ligne/

mardi 17 avril 2018

Maneval is Hard, French and Douillet too.

Il y a des architectes dont l'œuvre est souvent résumée par l'histoire à une seule création. C'est le cas de Bernard Schoeller et de sa piscine Tournesol ou, maintenant de Jean-Benjamin Maneval et de sa fameuse Bulle six coques.
Pourtant l'un comme l'autre ont eu une carrière avant et après cette création que souvent on oublie tant cette dernière, devenue fétiche, occulte le reste.
Il suffit parfois de retourner une carte postale pour saisir cette question et soudain élargir le champ de vision et donc d'analyse sur un parcours professionnel.
D'abord, tombons amoureux d'une image :


Voilà.
Parfait.
Exactement la raison d'être de ce blog. Ciel bleu, personne ou presque (regardez bien) des tours somptueuses posées là, et un soleil au zénith qui ne fait que de l'ombre sous les automobiles. Une sorte de paradis étrange, une veduta digne de Piranèse. (merci Monsieur Chaslin)
Concentrons-nous sur les deux tours. Le jeu plastique de la façade se résume à une alternance de lignes blanches et noires étirant les tours vers le haut. On remarque qu'aucune des fenêtres n'est ouverte comme si les bâtiments étaient vides ou occupés par des membres d'une secte refusant le monde. Est-ce un moment précis de la construction, juste avant la livraison aux habitants ? Admirons la propreté presque effrayante des rues et des trottoirs, implacable hygiénisme urbain qui donne à cette carte postale Combier toute sa force expressive.
Mais au fait... Où sommes-nous ?
Nous sommes à Epinay-sous-Senart devant ce que l'éditeur appelle les nouvelles résidences. L'éditeur Combier nous offre même le nom des architectes, Messieurs Maneval et Douillet mais il oublie son photographe... Dommage... On connaît bien ce duo sur ce blog. Il nous faudra retourner à Châtellerault ou à Mourenx. Mais, bien évidemment, le surgissement d'un tel modèle dont l'analyse architecturale depuis cette image ne peut que se résumer à ses façades, son implantation et son prospect, ne laisse rien voir de la qualité des logements et du comment on habite là. Rien. On s'étonne d'autant plus que, au moins pour Jean-Benjamin Maneval, une forme aussi crue, aussi marquée par son époque ait pu quelques années après laisser place à une forme aussi débridée que la Bulle six coques. N'oublions tout de même pas que le duo Maneval et Douillet ont aussi réalisé Mourenx qui est bien plus proche de ce type de production et d'une très grande qualité urbaine et architecturale.
Mais quoi ? Ici, rien de de cette fantaisie débridée d'une architecture mobile (à part la grue qui a monté les immeubles), ici rien de la légèreté du plastique moulée, rien d'une dispersion spatiale, d'un éclatement en grappe. Tout tient dans la perfection formelle d'un Hard French assumé, raide, solide, droit. Peut-être faudrait-il revoir l'histoire de la carrière de Jean-Benjamin Maneval à l'aune de cet héritage de tours et de barres et ralentir un peu la frénésie sur la Bulle six coques ?
Nous pouvons aussi interroger l'éditeur de la carte postale qui n'est pas, toujours, très fiable sur les attributions.
Mais voyez-vous, j'aime beaucoup cela. J'aime ce paysage, sa chaleur accablante tombant du haut, j'aime le mystère passager des fenêtres closes et le silence des deux tours. J'aime le vide, la clarté de l'air, l'espace totalement libre sans fausse verdure d'un cabinet de paysagistes. J'aime que mon œil passe entre les tours, parcoure jusqu'au fond de la perspective l'image d'une netteté parfaite. Laissez-moi cette chance. Je suis, d'un coup, certain que cette Peugeot grise est celle du photographe. Vite ! Arrêtez-moi ! Je commence à fictionner..................

Et prenez des nouvelles du chantier de restauration de la Bulle six coques ici :
https://renamimoa.jimdo.com/chantiers/ 





 













Aujourd'hui :




lundi 16 avril 2018

Andrault et Parat ne mégotent pas

Je crois que nous reconnaissons tous, au premier coup d'œil, ce qu'est une carte postale. Il est donc impossible qu'en voyant cet objet nous n'y pensions pas :

 Les arbres ont grandi :


Pourtant, malgré son ciel bleu, la franchise de son cadre, il ne s'agit pas d'une carte postale mais d'un cendrier publicitaire qui semble avoir été réalisé avec un cliché d'un éditeur de cartes postales. Je n'ai, pour l'instant, jamais croisé cette carte postale.
Ce qui est réjouissant c'est bien de voir comment l'architecture contemporaine a pu être diffusée sur des objets publicitaires dont le rôle est moins de diffuser la modernité de l'architecture que la réalité de la puissance commerciale des commanditaires, heureux de pouvoir faire des cadeaux à leurs clients.
Le cendrier étant encore à l'époque le signe d'une convivialité tabagique digne des grandes réunions de travail desdits banquiers. Le client repartant avec son cendrier dans la poche après la signature de son crédit l'engageant pour 25 ans devait être heureux d'autant de délicatesse.
Merci Claude Lothier pour ce cadeau.
Mais voilà, le Crédit Agricole du Loiret situé à Saint Jean-de-Bray n'est pas n'importe quoi. Il est l'œuvre de Messieurs Andrault et Parat que nous aimons beaucoup sur ce blog. On trouve facilement dans l'ouvrage* sur les deux architectes un article et quelques images. On notera que le style de l'agence est si typé que la pagination s'amuse à associer le projet de Saint Jean-de-Bray et d'Auxerre sans que l'œil ne puisse s'en étonner.









































Le vocabulaire formel reste celui que nous aimons : massivité et clarté des volumes, opposition des matériaux de structure et de remplissage, jeux très subtil du rez-de-chaussée particulièrement travaillé comme un paysage à arpenter avant de pouvoir entrer dans la construction. On y retrouve B. et Y. Alleaume, paysagistes et sculpteurs en passe de devenir de véritables icônes de cette période. La brique terrienne vient en effet, dans des volumes en vagues, parfois aux jointures brutes, redonner une présence primitive mais délicate, comme soulevée du sol, à cette architecture.
Mais le cendrier a besoin d'une table.
Aux Emmaüs, je tombe sur celle-ci :





Mon sang ne fait qu'un tour. L'usage populaire des cartes postales comme plateau de table m'amuse beaucoup. On note comment la ou le créateur de ce morceau de bravoure a réussi à garder sous ses yeux les souvenirs des voyages effectués ou racontés.
La table aux souvenirs est émouvante, touchante. Trop peu d'architectures modernes ou contemporaine pour que je m'encombre de sa présence. La photographie sur place me suffit. Aujourd'hui on aimante les cartes postales sur les portes des frigos. Je rêve à l'œil glissant de détail en détail, de souvenir en souvenir, de pensées perdues en retour au réel pendant les repas amusés par les images. Il ne manque qu'un cendrier dans lequel le mégot rougeoyant viendra s'écraser, brûlant un peu, beaucoup le plastique faisant sur la belle architecture de Andrault et Parat des traces boursouflées.

*Andrault Parat, Architectures
Cercle d'art
ouvrage collectif, 1991
les photographies de l'article sont de A. Martin.

samedi 14 avril 2018

Paul Bossard, exemplaire

Dans la production immense du logement social en France pendant les Trente Glorieuses, se détachent quelques icônes indispensables : Jean Renaudie, Renée Gailhoustet sont très loin devant, Aillaud bien entendu, Camus et son système remplissant le monde, mais l'une des plus belles réussites françaises, un peu oubliée est celle de l'architecte Paul Bossard pour la Cité des Bleuets à Créteil.
Nous avons déjà évoqué cet ensemble ici mais comment résister devant une nouvelle carte postale, ce qui en fait deux au moins pour ce lieu, le signe tout de même d'une certaine importance.
La voici :

La carte est une édition Scintex, maison d'édition peu fréquente qui malheureusement ne nomme ni l'architecte Paul Bossard ni le photographe...
Par contre, le cliché nous permet de bien lire toutes les qualités constructives et esthétiques de ces logements. Ici, la liaison sur le sol, avec le traitement en socle incliné et aveugle, là sur le pignon, les plaques de béton emboîtées ou encore le remarquable traitement des bandeaux que Paul Bossard a particulièrement soignés en un granulat épais de cailloux additionnés. On note la remarquable gestion des ouvertures verticales sur toute la façade perçant littéralement celle-ci sur sa longueur et contrariant les effets de massivité et de brutalisme de cet épiderme, l'un des plus étranges, des plus beaux de cette période. L'effet sculptural ne camoufle rien et l'intelligence semble avoir gagné aussi les aménagements intérieurs.







































Paul Bossard fait ici preuve d'une grande originalité, d'un sens poétique même, donnant à ces barres une force indéniable, un caractère. Claude Parent aimait beaucoup cet ensemble, sans doute y retrouvant dans leur franchise ce qui lui restait d'amour pour Le Corbusier. Une peau épaisse, granuleuse, rocailleuse comme remontée des profondeurs.
Ionel Schein ne s'y trompe pas non plus, nommant dans son Guide de l'Architecture Contemporaine la Cité des Bleuets de Paul Bossard.
On aimera aussi que la Google Car soit passée si près des barres de Paul Brossard que l'on peut presque en toucher leur peau de cailloux.

Et merci Tony...j'ai corrigé ! Je me fais vieux...









mercredi 4 avril 2018

Projet Videcoq, Le Havre, une catastrophe dans un site classé.

Les bras m'en tombent ! 
Un ami havrais, vrai amateur de sa ville (et exilé devant la catastrophe annoncée) me signale ce projet de tour par l'agence Harmonic+Masson. Je décide, stupéfait par les argumentations commerciales des architectes de faire la lecture avec vous. Ce projet est l'archétype du fonctionnement entre les promoteurs et les municipalités, mêlant programme municipal et programme privé. Il est aussi le témoin de la déliquescence d'une politique culturelle dans une ville pourtant inscrite au Patrimoine Mondial par l'Unesco. Ratage grave de la "réhabilitation" du Volcan, éradication de certains éléments architecturaux jugés secondaires (plage), gestion désastreuse des emprises des boutiques sur l'architecture (voyez les restaurants autour du Volcan : une honte), Sculptures monumentales abandonnées, partout les signes d'un virage qui ne laisse maintenant plus de doute sur les options politiques : utiliser le label Patrimoine Mondial de l'Unesco pour fabriquer une gentrification urbaine visant à changer la population de la ville, faire de celle-ci une sorte de parc à bourgeois arty, vivant dans un décor et auxquels on servira la plus-value immobilière d'un site classé. On appelle cela comment, d'après vous ?

En noir la publicité de Harmonic+Masson, en rouge mon caviardage : 


Projet Videcoq, Le Havre : Un état d’esprit Oui, on va rire !
Surplombant le Bassin du Roy et celui du Commerce, au cœur du centre reconstruit d’Auguste Perret donc un secteur qui devrait être protégé dans ses échelles, à proximité du Volcan de Niemeyer et dialoguant là, le verbe dialoguer veut dire écraser  avec les monuments de la ville que sont l’Hôtel de Ville et l’Église Saint-Joseph, le projet Videcoq s’inscrit dans une histoire où l’aventure architecturale on voit bien comment avec le mot aventure on tente de donner le change et de faire croire que le Havre serait une terre d'expériences toujours ouverte. Or, de fait, par son classement au Patrimoine Mondial par L'Unesco, elle ne l'est plus. Chaque geste devrait maintenant justement ne plus être aventureux mais respectueux... a fabriqué et identifié Le Havre comme une cité à part. Révélant et comment je vous prie ? les spécificités de ce contexte, il est un trait d’union entre deux territoires allant l’un vers l’autre, l’un avec l’autre : la ville et la mer. Blabla pseudo-poétique du contexte, en première année je leur interdis ce verbiage Son écriture architecturale à l’expressivité affirmée, tu m'étonnes, depuis Minangoy à Villeneuve-Loubet on n'ose plus ce genre d'expressivité... vient l’inscrire comme une nouvelle pièce de la skyline là, je pouffe, la skyline du Havre... C'est respecter la ville basse de Perret seulement débordée par son seul phare : Saint Joseph. Même Niemeyer l'avait compris en tronquant à la bonne hauteur sa Maison de la Culture ! de la ville-port.
La parcelle se situe à un point nodal avant on disait carrefour mais point nodal ça pète de l’histoire de la reconstruction du Havre et de ses formes bâties. Cette position stratégique pour des promoteurs surtout, à l’articulation des deux trames urbaines du plan général proposé par Perret, confère au bâtiment un caractère et une géométrie singulière Ah ? En quoi ?. Bénéficiant d’une grande visibilité et d’une vue exceptionnelle sur les bassins, il permet d’offrir une vision d’échelles variées aux habitants alentours, ainsi que des lieux diversifiés pour les résidents. Jouant sur l’idée de mouvement franchement..., d’arrière-plan, de multiplicité, sa volumétrie accompagne les différentes échelles de quoi ? dans un jeu d’épannelage. Le maillage en béton vient enlacer le verbe... Enlacer... Poésie quand tu nous tiens le corps du bâtiment accentuant la vrille et la torsion qui accompagne sa transformation ascensionnelle Ah ah ah ah Non arrêtez ! je n'en peux plus.... Un gros machin qui tourne n'est pas une ascension. Reprenez votre dessin, tout le monde n'est pas Calatrava à Malmö avec sa Turning Torso !
Vivre ici, c’est comprendre et apprendre la ville qui nous entoure vous l'entendez le ton mielleux ? On dirait du Séguéla. Ba... c'est raté. Apprécier l’ampleur et la richesse du tissu urbain que constitue ce site exceptionnel. Les habitants seront conscients non mais quoi ? Pardon ??, non seulement du patrimoine de la ville qui se déroule sous leurs yeux, mais surtout des possibilités extraordinaires de ce territoire élargi. en dégradant les échelles des îlots  et les perspectives !!!!
À la fois émergence et bâtiment signal signal de quoi ? On sait ce que cela veut dire la gratuité d'un geste en architecture, on sait ce que ça cache !, le projet Videcoq présente aussi une ambition de singularité de chaque logement. Le plan libre des étages permet de configurer les typologies « à la demande » Oooohhhh quelle chance ! C'est sans aucun doute un hommage vibrant à Corbu La personnalisation de son futur logement est ainsi possible dès la conception. Relisez Renée Gailhoustet ! La question du logement est ici porteuse de valeurs d’usages, de diversité typologique, de dynamisme et d’optimisme. Mais que lisez-vous pour pondre de pareils arguments de communication ? Embrassant l’avenir avec ambition trop marrant et touchant le bâtiment sera un démonstrateur de l’habitat vertical en milieu urbain. Il démontre le jeu des promoteurs qui  s'appuient sur un Label pour justifier d'une pseudo-modernité ringarde depuis longtemps.
Rares les occasions de se confronter à un sujet d’une telle force symbolique. Heureusement que c'est rare ! Quoique la France est en train de se couvrir de cette typologie d'immeubles faussement modernes vendus avec les arguments de la pub. A l’heure de « Réinventer Paris », « Inventons la Métropole du Grand Paris », « Réinventer la Seine », et autres, ce projet pose avant tout la question de notre rapport à l’Histoire, à notre histoire, et notre patrimoine. L’invention ici s’inscrit dans une continuité historique faux, absolument faux, non pas d’un style ou d’un dogme ben voyons, Perret c'est un dogme et l'histoire on la tord à loisir..., mais d’un état d’esprit. On devine d'où il vient cet esprit et on comprend le petit signe politique envoyé  Le Havre c’est Perret, Niemeyer, mais avant tout, c’est l’esprit de la modernité, d’une aventure architecturale à la dimension de son histoire originelle : une ville construite pour partir à la découverte de nouveaux territoires.  

Quel ramassis pseudo-philosophique sur la ville ! Quel mépris pour l'histoire ! Quel ambition jouée sur le dos des leçons de l'histoire ! Ils osent tout même de croire qu'ils prolongent l'histoire alors qu'ils en détruisent les axes, les échelles avec la démagogie permanente. La seule leçon architecturale apprise est celle de la communication, une fois encore. Rien, absolument rien dans ce projet n'est moderne ou même moderniste, rien ne rend hommage ou tente l'écart affirmé (là, Niemeyer avait réussi), rien ne parle de l'avenir de l'Architecture, rien n'y est audacieux que sa hauteur écrasante. Voyez comment le dessin de la couronne en haut de l'immeuble est totalement ridicule ! Vouloir faire signal est toujours le signal d'une mauvaise architecture. Ce genre de construction pseudo-moderne existe partout, partout, partout. Un coup ça tourne, un coup c'est fractal, un coup c'est coloré, un coup c'est biscornu, un coup c'est des garde-corps découpés au laser (Voyez Nantes qui en est bourrée)... Aucune réflexion nouvelle sur l'habitat (laissé libre voilà l'argument...) aucune réflexion nouvelle sur le collage urbain, sur les articulations à la ville, sur l'engagement de l'histoire. On fait semblant, on habille avec une philosophie mal apprise qui flattera le politique... et le client...
Et pourtant elle tourne, cette future tour, elle tourne sur elle-même épuisée d'autant de ratages. Elle sera bien le signal de l'éradication du Patrimoine de cette ville qui tente de faire venir en son cœur une gentrification qui s'appuie sur le Patrimoine pour prouver sa légitimité politique à en changer le contexte social et urbain. C'est le seul enjeu de ce projet. C'est une vraie collaboration entre le promoteur et le politique. C'est donc un acte politique, pas architectural. Comme pour Nanterre et ses Tours-Nuages, comme pour la Tour Montparnasse... Partout cette forfanterie.

Je vous conseille d'aller lire aussi l'article de Natalie Desse dans Ouest-France, véritable exemple de complicité attendrie à l'acte architectural et politique. L'article ne prend pas en charge les oppositions, ne réfléchit pas à la portée urbaine de ce projet et ne fait que reprendre les arguments des soutiens du projet. Aucune position des responsables patrimoniaux n'est invoquée. Personne pour en contredire le choix. Madame Desse se réjouit béatement de la belle nouvelle tour moderne. C'est hallucinant ! On dirait que c'est l'agence elle-même qui a écrit l'article... Mais qui sont ces gens ? Comment en arrive-t-on là, sans travail, sans tentative d'entendre d'autres voix et en se laissant berner par les arguments, à confondre information et promotion ? 
On notera que l'agence se targue sur son site d'avoir obtenu "la Pyramide d’or du Prix de l’esthétique immobilière de la Fédération des promoteurs immobiliers." Il y a des récompenses dont il vaudrait mieux ne pas se réjouir. On applaudit à deux mains devant autant de... qualités...
Ce dessin me fait pouffer de rire ainsi que mes étudiants qui n'oseraient pas eux, une telle entourloupe :




Les petites flèches pour argumenter la verticalité de la tour en comparaison de celle du Volcan sont absolument pathétiques, surtout quand on sait à quel point Niemeyer a justement retenu sa verticale pour laisser Saint-Joseph, monter seule dans le ciel du Havre. On appelle cela une leçon d'architecture et d'urbanisme. Une leçon bien mal apprise par les auteurs de cette tour Videcoq.
Alors que faire, que dire ? Comment encore et encore user son énergie devant un tel état de l'architecture en France, un tel abandon de ses paysages quand, même les sites protégés, sont ainsi gérés ? Pourquoi la France a ainsi perdu sa force ? Pourquoi ?
On en arrive à regretter la Vigie de Monsieur Nouvel, gracile, hautaine et donc joyeuse. Elle avait le mérite d'être ambitieuse à sa force, à son idée. Elle était architecture, ayant compris la poésie des grues du port. Elle n'était pas un geste, elle était compréhension, respect car audace. 
Tout cela, Harmonic+Masson n'y ont pas cru. Ils ont joué, parié sur l'attente du politique. Ils ont cru gagner ce que Le Havre a maintenant perdu : le génie d'un lieu.

Pour juger par vous-même :
http://www.hamonic-masson.com/Projet-Videcoq-Le-Havre

Signez la pétition :
https://www.petitions24.net/petition_contre_le_projet_de_la_tour_videcoq#sign 


lundi 2 avril 2018

Mystère de Pâques à Elbeuf







































Depuis l'enfance, nous regardons à Elbeuf ces mystérieux visages sculptés dans le granit gris. D'abord posés en plein centre ville, dans le quartier du Puchot, ils furent déplacés à l'entrée de la ville, un peu en exil, à la proximité d'un rond-point.
Il est déjà heureux qu'ils n'aient pas disparu...
Car voyez-vous, personne ne connaît le sculpteur de ces merveilleuses sculptures monumentales qui garderont comme celles de l'Île de Pâques tout leur mystère.
On y reconnaît pourtant un peu du Szekely ou même du Stahly, quelque chose comme ça, cette monumentalité abstraite anthropomorphe des Trente Glorieuses, héritière de Brancusi, taillée au marteau piqueur, volumes denses, parfaitement bien dessinés.
Car je les aime beaucoup ces deux sculptures, ces deux géantes, perdues un peu là, au bord de Seine. La mairie n'indique ni le nom de l'artiste, ni le titre.
Ne reste qu'une superbe et massive présence, deux visages, deux masques, deux casques d'astronautes comme si les Incas sous influence extraterrestre étaient venus sculpter ici à Elbeuf ou venus vouer un culte étrange à quelques divinités vikings.
Retrouvons vite qui en est l'auteur, qui est le sculpteur et rendons-lui l'hommage qu'il mérite.
Et j'aimerais toujours les voir, en sortant ou entrant d'Elbeuf, les deux gardiens de mon enfance, compagnons lourds m'ayant sans aucun doute préparer à aimer ce que je partage ici avec vous.
Je leur dis : merci.
Oui, merci.
J'ai emmené mon filleul Samuel les voir. Il a voulu prendre lui-même les photographies, certaines du moins. Espérons que ces visages soient vigilants à son attention et que le passage du relais, celui d'une attention à ce qui est présent le saisisse aussi : vrai message de Pâques.















samedi 31 mars 2018

Série Fernand Nathan le retour, épisode 4


Alors ?
Vous savez où vous êtes ?
Une barre basse s'étend dans une douce diagonale sur toute la largeur de la carte postale, nous pourrions bien être partout, chez n'importe qui, dans n'importe quel programme de logements collectifs.
Fenêtres en bandeaux, blancheur accentuée, décrochements réguliers de la façade, rien depuis cette distance qui nous permette de crier au génie, de sauter sur notre chaise devant autant d'audace moderniste...
Pourtant c'est Herr Gropius qui sert la soupe ! Oui...
Nous sommes devant le lotissement appelé Siemenstradt-Berlin par l'éditeur. Le cliché lui aussi autorisé par Herr Gropius est de l'agence Keystone. Siemenstadt nous dit bien qu'il s'agit d'un ensemble construit pour loger les ouvriers de chez Siemens... On notera que l'éditeur Nathan oublie un S, il s'agit bien de SiemensStadt...
Vous trouverez partout les informations sur ce groupement de constructions pour lequel Herr Gropius n'était d'ailleurs pas seul à proposer des îlots.
Une fois encore le choix de cette photographie pose des questions. D'abord, peut-on vraiment aborder la modernité par ce biais ? Peut-on vraiment en comprendre sa radicalité ? Que voulait donc affirmer l'éditeur avec un tel choix d'image aussi peu remarquable, même à l'époque ? On n'y voit goutte comme dirait l'autre...
Seuls, sans doute, la répétition et l'étirement infini pouvaient provoquer un peu d'interrogation sur la portée de cette architecture. On peut lire aussi son implantation, certes, un rien travaillée par le photographe venant mettre buissons et bouleau sur le premier plan, accentuant l'effet de ville dans un parc. Ce nettoyage d'ailleurs du plan herbeux, la radicalité de cette moquette vide sous les fenêtres de tous les habitants laissent pantois. La valeur de cette vacance paysagère devrait agir comme une qualité, s'opposant de fait, propre, ininterrompue, à la construction pure, devenue une abstraction habitable. Prospect visible et sans fin.
L'image en fait dit peu de l'architecture en tant que liaison, que jeu des passages et des limites, du plan et des articulations. La nature réduite à un parc se doit de laisser s'étaler la bande construite affirmant de fait une égalité de traitement des habitations, si ce n'est des habitants. Un égalitarisme d'image qui assigne à la fonction collective du logement le désir d'une architecture éteignant les différences. De fait, une architecture de classe où chacun, en montrant du doigt son chez soi, montre celui du voisin.
Est-ce ce qui en fait la profonde beauté ? Oui.
Alors dans cette série Fernand Nathan, avec quoi accompagner Herr Gropius ?
J'avais envie d'une forme bien tendue, bien nette. J'avais envie d'une sensualité d'épiderme dans un matériau étranger. Une forme sur la pointe des pieds, légère, gracile mais solide, j'ai eu envie de ça :
la Diane de Jean-Antoine Houdon.